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1 octobre 2017 7 01 /10 /octobre /2017 22:32

Tout le monde pense que le mode de vie des bergers nomades est en train de disparaître. Une étude sur le terrain révèle qu’il en va autrement.

Traduit d’un article de Janaki Lenin du 13 janvier 2017 publié sur le site scroll.in

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

« Nos animaux sont des portefeuilles ambulants, » dit fièrement un berger du Kinnaur, en Himachal Pradesh. « Nous n’avons pas besoin de cartes bancaires ni d’argent dans nos poches. Quand nous avons besoin d’argent, nous troquons des animaux. »

Sur les contreforts des Himalayas, des communautés de pasteurs nomades gravissent les montagnes pour échapper à la mousson. Elles font partie des premières populations affectées par le changement climatique. Pendant la première semaine de juin 2016, j’ai accompagné Tarachand Negi* sur un trek dans la Grande Chaîne Himalayenne vers la Pin Valley, au Spiti, avec son troupeau de chèvres. Avec nous il y avait Abhishek Ghoshal, un étudiant en écologie à la Fondation pour la Préservation de la Nature de Mysore, et nos assistants de terrain – Chhering et Padma de Sagnam, au Spiti.

Negi et sa communauté sont sans doute des gens simples – qui soignent leurs animaux, cuisinent des repas frugaux, fument sans arrêt des bidis dans leurs campements isolés – mais pour eux, la menace du changement climatique est visible et réelle même si de puissants hommes d’affaires clament leur scepticisme dans les plus grandes villes du monde.

Une quinzaine de jours avant notre départ, Negi a loué un pâturage de haute altitude auprès de Gopichand, l’un des quelques hommes qui bénéficient de droits de pacage dans la Pin Valley. Celui-ci a hérité des droits d’une pâture près de Khamengar, mais il a arrêté de s’occuper d’animaux il y a des années quand il s’est aperçu qu’il pouvait gagner beaucoup plus en produisant et vendant des pommes. Negi, en revanche, qui ne pouvait pas s’appuyer sur l’horticulture, a poursuivi la tradition de l’élevage. Pour l’utilisation de la pâture de Gopichand pendant trois mois, Negi a payé 25.000 roupies.

Les conditions très dures imposées par la difficulté du terrain ont forcé les communautés montagnardes à s’adapter et se diversifier. Elles ont exploité les ressources proches de leur habitat en pratiquant l’agriculture et utilisé les richesses naturelles des terres éloignées en élevant du bétail. Si les récoltes manquaient du fait des mauvaises conditions météorologiques, elles pouvaient gagner assez en vendant des animaux. Ceci illustre le principe fondamental du pastoralisme nomade : exploiter les ressources qui, sinon, seraient sous-utilisées.

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

La diversification des sources de revenus est également typique de ces communautés montagnardes. L’un des frères de Negi tient une épicerie tandis qu’un autre est Agent de Développement de District. Le fils aîné de Negi a intégré l’armée, un autre étudie au collège de Rampur Bushahr. Un troisième est étudiant dans une grande école. Pendant les trois mois où Negi était parti, sa femme, Pushpa, gérait seule leur famille. Elle s’occupait de leurs deux enfants adolescents, de son beau-père âgé et de sa tante et elle prenait soin des vaches. Elle cultivait des pommes de terre, de l’orge, des oignons et tout ce dont ils avaient besoin – même les feuilles de coriandre dont elle garnissait le dal. Elle est la troisième femme de Negi – les conditions de vie difficiles avaient eu raison des deux premières.

Survivre à l’hiver

Au bas de la vallée rocheuse de Rupi, nous avons rencontré un groupe d’hommes entourés d’une masse tourbillonnante de moutons et de chèvres des villages voisins. Pour un coût de 100 roupies par animal, Negi a accepté de prendre 990 de leurs animaux, en plus des 110 siens, jusqu’au Spiti. Ceci compenserait une partie des frais de pacage payés à Gopichand, tandis que les animaux des villageois profiteraient du riche fourrage des hautes altitudes. Quelques hommes nous accompagneraient sur une partie du chemin.

Dans la fraîcheur de l’aube, les bergers se sont mis en route avec leurs animaux, sifflant et claquant de la langue, leur haleine dessinant des volutes de vapeur. Toute la journée les hommes gardaient un œil sur les animaux qui vagabondaient. Dans la soirée, 10 km plus loin, ils ont atteint un camp en bordure de route. Negi a inspecté le troupeau, soignant les malades et les blessés. La nuit, ils ont monté la garde à tour de rôle pour préserver les animaux des voleurs.

A Wangtoo, site d’un barrage hydroélectrique, ils ont quitté la route très fréquentée pour partir vers le nord dans la vallée de Bhabha. Cette vallée était aussi luxuriante que la leur à Rupi. « Pourquoi quitter ces zones fertiles et faire ce rude trek en montagne ? » j’ai demandé à Negi.

« Ici les plantes sont gorgées d’eau suite aux récentes pluies, » m’a-t-il expliqué. « Ce n’est pas bon pour les animaux. Quand arrive la mousson, les mouches et les moustiques transmettent des maladies. Les plantes de la Pin Valley sont plus nutritives. »

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

La semaine suivante, nous sommes montés depuis les prairies à 2.400 mètres d’altitude jusqu’au Col de Bhabha, gelé, à 4.900 mètres pour entrer dans un désert froid à 3.800 mètres, au Spiti, à l’extrémité occidentale du plateau tibétain. Le jour où nous avons franchi le col, nous avons marché sur des pentes de glace et d’éboulis. Les animaux n’avaient rien à manger. Ils se souvenaient probablement des treks précédents et des plantes nutritives qui les attendaient, et ils avançaient patiemment, les jeunes ne s’éloignant pas.

Dans le passé, les bergers élevaient des races de moutons adaptées aux conditions extrêmes. Il y a quelques décennies, le Département de l’Elevage d’Animaux a introduit des races d’Australie et de Nouvelle-Zélande, meilleures productrices de laine. Negi dit que les races importées n’ont pas survécu aux montagnes indiennes et sont mortes en quelques jours. De toute façon, depuis l’ère de post-libéralisation où on a commence à importer de la laine à bas prix, le marché de la laine s’est effondré.

Au contraire, Negi s’est orienté vers l’élevage de chèvres, qu’il pouvait vendre sur le marché de la viande. Quand son père était éleveur, il n’avait que quelques chèvres locales comme animaux de trait. Chhering, qui se souvenait de les avoir vues quand il était enfant, a dit que les bergers d’alors n’utilisaient pas d’ânes parce que les chèvres étaient aussi grandes. Cette race inhabituellement grande semble avoir disparu ou s’être dissoute parmi les autres races. Les chèvres de Negi étaient de taille moyenne, avec un poil hirsute et des cornes en spirale. Un chevreau de cinq ans atteignait entre 15.000 et 20.000 roupies en boucherie.

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

“Si les chèvres sont aussi lucratives, pourquoi les autres bergers élèvent-ils des moutons ?” lui ai-je demandé.

“On a un retour plus rapide avec les moutons,” m’a-t-il répondu. “On peut les vendre dès l’âge de trois ans pour 8 à 12.000 roupies. Il faut attendre cinq ans pour que les chèvres atteignent leur meilleure taille pour la vente.”

Il y avait une autre raison : les hommes diversifiaient leurs exploitations, les moutons et les chèvres pouvant utiliser des types de pâtures différents.

Risques de maladies

 

Le Département de l’Elevage répertorie les animaux qu’il vaccine mais il n’y a aucun recensement officiel du bétail. Beaucoup de troupeaux, comme celui de Negi, ne sont pas vaccinés par les agences d’Etat. Quand il peut le faire, Negi vaccine ses animaux lui-même. L’hiver dernier, il a subi un revers majeur quand il a perdu environ 25 animaux pour cause de maladie.

“Je ne peux pas augmenter mon troupeau au-delà de 115 têtes quoi que je fasse,” a dit Negi. “Dès qu’on dépasse ce nombre, les animaux tombent malades et meurent.”

Avant le trek, il avait prévu de faire les injections aux animaux mais il a abandonné l’idée quand il a découvert que les vaccins étaient devenus troubles. Il n’avait pas de réfrigérateur pour les stocker et la température moyenne en été dans le Kinnaur était beaucoup plus élevée que la température de conservation recommandée.

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

Cette approche nonchalante de la santé animale entraînait que les maladies voyageaient du Kinnaur au Spiti avec les animaux. De plus il n’y avait aucun registre des nombres d’animaux. Les agents du Département de l’Elevage d’Animaux à Reckong Peo considéraient que le bétail avait diminué en nombre, ainsi que les agents locaux du Département des Forêts. Mais les résidents du Spiti, qui avaient loué leurs pâtures, disaient que beaucoup plus de têtes de bétail arrivaient chaque année du Kinnaur. Les villageois de Rupi disaient que les nombres diminuaient dans leur vallée mais augmentaient dans les vallées voisines. Alors que les bergers d’une région se défaisaient de leur bétail, d’autres les remplaçaient. Après tout, le marché de la viande augmentait au niveau mondial.

Pendant ses longues discussions avec les bergers des vallées de la Rupi et de la Bhabha, Abhishek a réalisé que de en plus plus de moutons et de chèvres se dirigeaient vers le Spiti ces dernières années par rapport aux années précédentes. Ceci avait des implications sérieuses pour l’écologie de la Pin Valley. L’été offrait à la végétation une courte saison de croissance dans ce désert froid. Un broutage intensif par les animaux domestiques ne laissait aux plantes aucune chance de fleurir et de se ressemer. Des plantes non comestibles proliféraient. Ceci ne profitait ni aux moutons et chèvres ni aux bouquetins des Himalayas et aux bharals, les herbivores sauvages natifs de la région. Des carnivores comme les léopards des neiges et les ours bruns tournaient leur regard prédateur sur les nombreux animaux domestiques. Puisque les bergers et leurs chiens gardaient les troupeaux nomades du Kinnaur, les yacks et les chevaux des habitants locaux devenaient des proies.

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

La dégradation des pâtures touchait aussi l’économie des bergers du Kinnaur. Certains cherchaient de nouveaux pâturages dans des régions comme Ensa et Kaza, qui ne leur étaient pas loués auparavant. Pour sa thèse de doctorat, Abhishek a passé les dernières années à comparer les régions broutées et non broutées, pour évaluer l’effet du pastoralisme nomade sur le paysage.

Negi estimait que son exploitation de bétail valait environ 7 lakhs (700.000 roupies) et qu’il gagnerait près de 3 lakhs (300.000 roupies) par an. Il ne pouvait pas tirer autant d’argent des pommes parce qu’il n’y avait pas de route jusqu’à son village isolé. Il devrait utiliser des mules et des ânes et louer des 4X4, ce qui ferait monter les coûts. “De plus, les profits tirés des pommes sont en baisse. Il fait plus chaud dans les zones de basse altitude. D’ici quelques années, ce sera la fin des pommes au Kinnaur.”

La dégradation des pâtures touchait aussi l’économie des bergers du Kinnaur. Certains cherchaient de nouveaux pâturages dans des régions comme Ensa et Kaza, qui ne leur étaient pas loués auparavant. Pour sa thèse de doctorat, Abhishek a passé les dernières années à comparer les régions broutées et non broutées, pour évaluer l’effet du pastoralisme nomade sur le paysage. Negi estimait que son exploitation de bétail valait environ 7 lakhs (700.000 roupies) et qu’il gagnerait près de 3 lakhs (300.000 roupies) par an. Il ne pouvait pas tirer autant d’argent des pommes parce qu’il n’y avait pas de route jusqu’à son village isolé. Il devrait utiliser des mules et des ânes et louer des 4X4, ce qui ferait monter les coûts. “De plus, les profits tirés des pommes sont en baisse. Il fait plus chaud dans les zones de basse altitude. D’ici quelques années, ce sera la fin des pommes au Kinnaur.”

La dégradation des pâtures touchait aussi l’économie des bergers du Kinnaur. Certains cherchaient de nouveaux pâturages dans des régions comme Ensa et Kaza, qui ne leur étaient pas loués auparavant. Pour sa thèse de doctorat, Abhishek a passé les dernières années à comparer les régions broutées et non broutées, pour évaluer l’effet du pastoralisme nomade sur le paysage. Negi estimait que son exploitation de bétail valait environ 7 lakhs (700.000 roupies) et qu’il gagnerait près de 3 lakhs (300.000 roupies) par an. Il ne pouvait pas tirer autant d’argent des pommes parce qu’il n’y avait pas de route jusqu’à son village isolé. Il devrait utiliser des mules et des ânes et louer des 4X4, ce qui ferait monter les coûts. “De plus, les profits tirés des pommes sont en baisse. Il fait plus chaud dans les zones de basse altitude. D’ici quelques années, ce sera la fin des pommes au Kinnaur.”

Réchauffement

 

Les échanges sur l’adaptation au changement climatique ont tout juste commencé. Abhishek a discuté des moyens d’augmenter le revenu des bergers sans augmenter le nombre d’animaux, par exemple par la vente de produits lainiers sur le marché international. Tous les bergers auxquels il a parlé ont été d’accord parce qu’ils voyaient déjà les effets d’un paysage surexploité.

A Mud, le premier village sur le trek dans la Pin Valley, Negi a entendu dire qu’un pont de glace sur la rivière Pin avait fondu totalement à cause de l’hiver trop chaud. Il avait besoin de ce passage, aux abords du village de Sagnam, pour atteindre son pâturage. Il a fait pression pour obtenir un autre accès à travers le campement, mais les villageois mécontents se sont plaints parce que les pasteurs amenaient plus d’animaux qu’ils n’en déclaraient et ne gardaient pas leurs animaux dans les limites des pâtures désignées.

Rabroué, Negi a grimpé une montagne et trouvé un autre pont de glace pour rallier ses zones de pâture. Deux semaines après leur départ de chez eux, ses animaux et son équipe de bergers atteignaient leur destination. Tandis que le bétail se gorgeait du riche fourrage, les hommes se débrouillaient avec les rudes conditions de leur campement de fortune.

“J’apprécie d’être dans la Pin Valley,” disait-il. “Je prie beaucoup. Rien que le fait d’être ici nettoie une partie de mes péchés. Là-bas en bas, il y a trop de bruit. Même Dieu ne peut pas entendre les prières.”

Pendant mon retour chez moi, j’ai entendu dire qu’une avalanche avait frappé l’ouest du Tibet, tuant neuf bergers, 350 moutons et 110 yacks. En septembre, une autre avalanche a touché la même région. Quelques mois plus tard, des scientifiques de l’Académie Chinoise des Sciences et de l’Université d’Etat de l’Ohio ont annoncé que la fonte d’eau causée par le changement climatique était à l’origine de la catastrophe. La tragédie a donné un caractère d’urgence à la situation au Spiti. Leur mode de vie adaptable a surmonté les aléas du passé. Cela leur permettra-t-il d’affronter le futur ?

Photo : Janaki Lenin

Photo : Janaki Lenin

* Le nom a été changé sur demande.

Cet article a été subventionné par la Foundation for Ecological Security et Earth Journalism Network.

Traduction : Marie-Dominique Sergent, 30/09/2017

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